Édulcorants et politiquement correct.
Entendue à la radio dimanche dernier, une protestation d'un employé d'une société de doublage des séries diffusées en France, à propos d'une censure qui s'insinue doucement mais sûrement dans la profession.
Depuis quelques années, les doublages de séries sont expurgés de tous les termes injurieux, allusions pouvant offusquer une communauté quelconque, possibles publicités, etc.
Ainsi le mot "coca-cola" est remplacé par "soda" de manière à ne pas être accusé de publicité clandestine, "fuck you" est traduit par un puéril "va te faire voir" et il ne faut pas que le personnage d'une fiction en insulte un autre en le traitant de "gros".
De quel droit les chaînes de télévision et le C.S.A. se permettent-ils de modifier une oeuvre au nom de la protection des spectateurs ? Ceux-ci ne sont-ils pas assez matures pour savoir ce qu'ils peuvent regarder et/ou faire la part des choses ? On abreuve les gens de coupures pub et on demande aux doubleurs de remplacer "Mercedes" par "grosse berline allemande" alors même que le mouvement des lèvres ne collera plus du tout ? Sans doute s'imaginent-ils que dans la vie courante, les gens ne citent aucune marque et ne disent aucun gros mot.
Quel réalisme quand on peut entendre un tueur dire à un autre « tu es vraiment un méchant voyou » en lieu et place d'un « motherfucker » qui, quoi qu'en pensent ces gens, choquerait bien moins les spectateurs que ce que le journal de 20 heures diffuse quotidiennement.
Mais il est si facile de se cacher les yeux et de se dire qu'en censurant un texte original on protège le bon peuple. Il est certain que quand "dégueulasse" devient "pas juste", "conneries" remplacé par "sottises" et "ficher le camp" transformé en "partir d'ici", on ne peut que sentir le soulagement dans des foyers heureux d'avoir échappé au langage horriblement cru des scénaristes.
"Traduire c'est trahir", cette phrase est bien connue des études littéraires en langues étrangères et l'on s'efforce toujours de traduire un texte de manière à coller au plus près à l'idée de l'auteur tout en gardant les nuances. Ceux qui travaillent pour les sociétés de doublage, adaptateurs et traducteurs, s'y appliquent autant que possible. Sauf quand leurs clients demandent qu'on prenne les spectateurs pour des cons. Heu pardon, pour des méchants ...
"Publier ce que l'auteur a supprimé est donc le même acte de viol que censurer ce qu'il a décidé de garder."
Milan Kundera, Les Testaments trahis
Par exemple, pour le 20h de PPDA, on remplacerait :
- "autobus incendié" => "véhicule en surchauffe"
- "échauffourées dans la cité" => "tirage de cheveux au jardin"
- "caillassage de voiture de police" => "chute de pierres sur une basse-cour"
- "attentat kamikaze" => "un monsieur qui pète le feu"
- "accident de bus scolaire" => "les élèves sont partis en classe verte"
- "multiplication des radars automatiques" => "conduisez en souriant, la plus belle photo du mois recevra une récompense"
Comme ça, les vertus éducatives de la télé (dont notre cerveau dépend pour fonctionner, ne l'oublions pas !!!) seront honorées, et on ira tous bien sagement voter ségozy / sarkolène, écouter de la grande musique, par exemple staraque pour se détendre et boire du thé au coca light tiède, sans caféine, sans sucre, sans bulles, sans glaçons et sans goût.
En gros, l'île aux enfants ! Mais par pitié, avec un peu de vaseline, sinon ça passe mal.