Le texte qui suit n'est pas de moi, c'est - avec leur autorisation - un miroir de cet article et est à l'origine écrit par Janis Ian, qui est mieux placée que certains ministres pour parler des maisons de disques.
Le texte est long, certes, mais très instructif quant à l'hypocrisie des décideurs.
Peu après la parution de cet article, Michael Greene a démissionné de son poste de président de la NARAS.
Quand je fais des recherches pour un article, j’envoie habituellement environ 30 emails à des amis et des connaissances en leur demandant leurs opinions et des anecdotes. Je reçois alors 10 à 20 réponses. Mais pas sur ce sujet !
J’ai envoyé 36 emails demandant des opinions et des faits sur le téléchargement libre de musique sur le net. J’ai expliqué que je voulais me faire l’avocat du diable : les téléchargements gratuits sur Internet sont bons pour l’’industrie de la musique et ses artistes.
J’ai reçu à ce jour plus de 300 réponses, chacune de quelqu’un occupant une place reconnue dans le "music business".
Mais ce qui est plus intéressant que les emails, ce sont les appels téléphoniques. Je ne connais personne à la NARAS (qui a fondé les Grammy Awards) et je connais seulement vaguement Hilary Rosen (présidente de la Recording Industry Association of America, ou RIAA). Malgré tout, dans les 24 heures qui ont suivi l’envoi de mon email original, j’ai reçu deux messages de Rosen et quatre de la la NARAS me demandant d’appeler pour "discuter de l’article".
Je ne savais pas que j’étais autant lue.
Pour être tout à fait honnête, je dois dire que Mme Rosen a insisté sur le fait que son seul intérêt était de présenter le point de vue de la RIAA et a été assez aimable de m’envoyer nombre de statistiques et de documentation, y compris un certain nombre d’études de groupes de consommateurs que la RIAA avait menées sur le sujet.
Cependant, le problème avec les groupes de consommateurs est le même que celui que les anthropologistes ont en étudiant des populations - dès que leur présence est connue, tout change. Des centaines d’études scientifiques ont montré que n’importe quel groupe expérimental veut faire plaisir à l’examinateur. Cela est particulièrement vrai pour les groupes de consommateurs. Les gens de la NARAS ont été un peu plus insistants. Ils m’ont dit que les téléchargements "détruisaient les ventes" et "vous coûtaient de l’argent".
Me coûtaient de l’argent ? Je ne prétends pas être une experte en droit de la propriété intellectuelle, mais je sais une chose : si un cadre de l’industrie musicale affirme que je dois être d’accord avec lui parce que cela va me rapporter de l’argent, je mets la main sur mon portefeuille... et je le vérifie après son départ, pour être sure que rien ne manque.
Tout cette hystérie m’a t’elle rendue soupçonneuse ? Bien évidemment. Pensez-vous que ce sujet ait été mal traité ? Absolument. Dois-je me soucier de perdre des amis, des occasions, ma 10° nomination aux Grammies en publiant cet article ? Certainement. Mais parfois les choses tournent mal et quand c’est à ce point, il faut faire quelque chose.
L’hypothèse de départ de tout ce bourrage de crâne, c’est que l’industrie (et ses artistes) souffrent du téléchargement gratuit.
N’importe quoi. Prenons mon expérience personnelle. Mon site (www.janisian.com ) fait en moyenne 75 000 hits par an. Pas mal pour quelqu’un dont le dernier tube remonte à 1975. Quand Napster marchait à fond, on recevait environ 100 hits par mois de personnes qui avaient téléchargé Society’s Child ou At Seventeen gratuitement et qui avaient décidé qu’ils voulaient en savoir plus. Sur ces 100 là, (et il ne s’agit là que des 100 qui nous disaient comment ils avaient connu le site) 15 achetaient des CDs. Pas terribles comme ventes, hein ? Aucune maison de disques n’est intéressée par 180 ventes supplémentaires annuelles. Mais... cela fait $2700, ce qui représente pas mal dans ma comptabilité. Sans compter ceux qui ont acheté les CDs dans les magasins, ou qui sont venus voir mes spectacles.
Prenez aussi l’écrivain Mercedes Lackey, qui occupe des étagères entières dans les librairies et les bibliothèques. Il y a 15 ans, elle a publié un série de livres comprenant le mot "Flèches" dans le titre ; elle gagne des royalties depuis. Cependant, après avoir mis le premier livre de la série "Flèches" sur le site d’Eric Flint "Baen Free Library" (la bibliothèque Baen gratuite), elle reçut trois fois plus de royalties que d’habitude. En fait, les paiements sur tous ses anciens livres avaient augmenté, de façon soudaine et significative, le seul changement étant la disponibilité de ce livre gratuit. Je ne sais pas vous, mais en tant qu’artiste disposant d’un catalogue remontant à 1965, j’aurais été excitée de voir les ventes de mon vieux catalogue augmenter.
Lackey dit "C’est ce à quoi je m’attendrais si une file de personnes qui n’avaient jamais lu mes livres en découvraient un gratuitement... ils ont commencé à remonter toute la série." J’ai découvert à plusieurs reprises que cela était vrai. Chaque fois que nous mettons quelques chansons à disposition sur mon site, les ventes de tous les CDs augmentent. Beaucoup.
La RIAA et la NARAS, tout comme la plupart de l’industrie musicale repliée sur ses positions, déclarent que les téléchargements gratuits font souffrir les ventes - mieux, elles disent que cela détruit l’industrie. Hélas, l’industrie musicale n’a pas besoin d’aide extérieure pour se détruire elle-même. On sait très bien faire ça tout seuls, merci.
Voici quelques déclarations issues du site web de la RIAA :
1 - "Les analyses montrent qu’un des nombreux systèmes peer-to-peer en usage est reponsable à lui seul de plus de 1,8 milliard de téléchargements non autorisés par mois". (Lettre d’Hilary B. Rosen à Rick Boucher, membre du Congrès, 28 février 2002)
2 - "Les ventes de CD-R vierges...ont augmenté de près de 2,5 fois au cours des deux dernières années...si seulement la moitié des disques vierges vendus en 2001ont été utilisés pour copier de la musique, le nombre de CDs gravés dans le monde entier est environ le même que le nombre de CDs vendus dans le commerce." (Lettre d’Hilary B. Rosen à Rick Boucher, membre du Congrès, 28 février 2002)
3 - "Les ventes de musique souffrent déjà de cet impact...aux Etats Unis, les ventes ont baissé de plus de 10% en 2001." (Lettre d’Hilary B. Rosen à Rick Boucher, membre du Congrès, 28 février 2002)
4 - "Dans une étude récente portant sur des consommateurs de musique, 23%...ont dit qu’ils n’achetaient plus de musique parce qu’ils la téléchargent et la copient gratuitement." (Lettre d’Hilary B. Rosen à Rick Boucher, membre du Congrès, 28 février 2002)
Prenons ces points un par un, mais avant, laissez-moi vous rappeler quelque chose : l’industrie musicale a eu exactement la même réponse lors de l’arrivée des magnétophones à bande, des cassettes, des DATs, des minidiscs, VHS, BETA, vidéos musicales ("Pourquoi acheter le disque quand vous pouvez le copier sur bande ?"), MTV et une multitude d’autres avancées technologiques faites pour faciliter la vie du consommateur. Je le sais, j’étais là.
La seule raison pour laquelle ils n’ont pas réagi publiquement à l’arrivée des CDs, c’était parce qu’ils croyaient que les CDs étaient incopiables. Ceci m’a personnellement été raconté par un ancien directeur du marketing de Sony, quand ils m’ont demandé de sortir Between the Lines au format CD à un taux de royalties réduit ("Parce que c’est une toute nouvelle technologie.")
1 - Qui a dit qu’une de ces personnes aurait acheté les CDs si les chansons n’avaient pas été disponibles gratuitement ? Je n’ai pas pu trouver une seule étude là-dessus, une où un sondeur réputé comme Gallup poserait vraiment cette question aux gens. Je pense que personne ne la pose parce que chacun a peur de la vérité - la plupart des téléchargements viennent de gens qui veulent essayer un artiste. Et si un pourcentage des ces 1,8 milliard vient du fait que des gens téléchargent un tube en vogue de Britney ou de In Sync, qui va vraiment dire que ça fait souffrir leurs ventes ? Les statistiques peuvent facilement être manipulées.
Combien de ces gens sont sortis acheter un album qui avait été matraqué à la radio pendant des mois, juste parce qu’ils en avaient téléchargé une partie ?
2 - Les ventes de CDs vierges ont augmenté ? Bien sûr ! J’ai acheté un nouveau Vaio en décembre et je sauvegarde maintenant tous mes fichiers sur CD. J’utilise ainsi 7 à 15 CDs par semaine, soit environ 50 par an. La plupart des PCs sont vendus avec [Windows] XP, qui permet une sauvegarde facile sur CD ; Combien font ce que je fais ? De plus, quand j’achète un nouveau CD, je fais une copie pour ma voiture, une copie pour l’étage et une copie pour mon partenaire. Ca fait trois disques vierges par CD. Ainsi, à moi seule, je consomme 750 CDs vierges chaque année.
3 - Je suis sûre que la baisse des ventes n’a rien à voir avec la crise économique, ni une spirale infernale dans laquelle serait enfermée l’industrie musicale, ou la daube que nous servent les maisons de disques. Pas vous ? Il y a eu 32 000 nouveaux morceaux publiés aux USA en 2001, et je ne compte pas les rééditions, les disques vendus à compte d’auteur, ou les petits labels qui ne sont pas inclus dans les statistiques de SoundScan. Une estimation prudente des CDs "nouveautés" serait de 100 000 par an. Ca fait un sacré nombre de sorties pour une industrie qui a été détruite. Pour compliquer les choses, on entend de la musique partout, qu’on le veuille ou non : magasins, parcs d’attractions, arrêts d’autoroutes. Le concept original de Muzak (jouée dans les ascenceurs de façon si douce que son effet apaisant serait subliminal) est totalement incontrôlé. Pourquoi acheter des disques quand on peut entendre l’intégralité du Top 50 en allant faire ses courses au supermarché ?
4 - Quels consommateurs de musique ? Des étudiants qui ne peuvent pas se permettre d’acheter 10 CDs par mois, mais veulent entendre leurs groupes favoris ? Quand j’ai acheté à mes neveux le dernier CD des Backstreet Boys, je leur ai demandé pourquoi ils ne l’avaient pas plutôt téléchargé. Ils ont patiemment expliqué à leur tante sénile que le téléchargement ne leur donnait pas la super pochette, et mieux, la vidéo qu’ils ne pouvaient voir que sur le CD.
Soyons réalistes, pourquoi la plupart des gens téléchargent-ils de la musique ? Pour entendre une nouvelle musique. Pas pour éviter de payer 5 dollars (5euros) au magasin de CDs d’occasion du coin, ou de l’enregistrer à la radio, mais pour entendre de la musique qu’ils ne peuvent pas trouver ailleurs. Regardez les choses en face - la plupart des gens ne peuvent pas se permettre de dépenser 15,99 dollars pour expérimenter. C’est pour ça que les cabines d’écoute (contre lesquelles les labels ont aussi lutté) ont tant de succès.